Le Thaïglish

De prime abord, on peut avoir l’impression que nos amis Thaïs ne parlent pas très bien anglais.

De prime abord, c’est d’ailleurs ce que nous avons pensé.

Il faut dire que dans les semaines qui ont suivi notre arrivée, l’expression que nous avons entendue le plus souvent, c’était « maï mi » – qu’avec nos connections neuronales légèrement amorties par le choc thermique, nous entendions parfois « mi-mi » -.

Comme de vigoureux mouvements de la tête de droite et de gauche accompagnaient généralement l’assertion, il ne nous a pas été trop difficile, en dépit du problème synaptique susmentionné, de comprendre qu’il s’agissait d’une négation. Et comme cette micro-phrase répondait généralement à une demande – plus ou moins saugrenue – de notre part (« Vous n’auriez pas un masque à yeux pour faire du noir même quand c’est pas la nuit ? Ceux qui sont distribués dans les avions et que je n’ai pas eu la présence d’esprit de ramasser dans le zinc, trop contente que j’étais de m’en barrer, et peut-être un peu ramollie du bulbe après 14 heures de vol et les médocs y afférant ? Et de la crème solaire indice 460, ça vous auriez ? Y faudrait y songer, pourtant. Et de l’eau micellaire ? Ah ben comment je vais faire, moi, pour me nettoyer la ganache de la couche de crème solaire qui pègue et qui fait adhérer la pollution ?), nous avons vite compris que c’était la façon thaïe de dire « Non, on n’a pas ».

Ceci d’autant que – et c’est toute la beauté de la chose -, nos interlocuteurs (des vendeuses généralement bien avancée sur la voie de l’english fluenterie, puisqu’en contact régulier avec les nombreux Farangs du quartier) ajoutaient la traduction quasi-officielle en Thaïlande du « maï-mi », de façon à former cette merveilleuse redondance, à prononcer d’une seule traite : « Maï mi no have« .

Ce « maï mi no have » faisant écho au tout aussi courant « Yes can do » (ainsi qu’à son – beaucoup plus rare – pendant négatif, « No can do« ), je crois qu’on peut l’affirmer sans risquer l’impair diplomatique : les Thaïs ont une approche assez libre de la grammaire anglaise. Il faut dire à leur décharge que leur propre langue compense sa complexité visuelle et auditive (48 lettres, 55 signes, des mots pas séparés à l’écrit, et 5 tons à l’oral…) par une syntaxe extrêmement simplifiée, dans laquelle par exemple les verbes ne s’accordent ni ne se conjuguent. Ainsi notre fameux « maï mi » peut-il signifier, en l’absence d’autre indication, aussi bien « je n’ai pas » que « ils n’ont pas » et, pour autant que j’en sache, « tu n’auras pas »…

Cette liberté linguistique transposée au briton touche parfois à une créativité réjouissante : j’en veux pour preuve le drolatique « same same » pour dire « pareil », « c’est la même chose », dont la formation illustre la signification (et dont j’avais, à force de l’entendre, fini par croire qu’il était correct en anglais ; je l’ai même vu orner des T-shirts à Chatuchak, c’est dire s’il est en voie de folklorisation…).

Pour peu que s’ajoute à cela un petit problème d’accent, on peut assez rapidement se retrouver dans un genre d’impasse communicationnelle : ainsi alors que nous cherchions, comme de coutume à l’arrachée, un moyen de rentrer de Krabi à Bangkok, la dame du guichet de la gare routière s’obstinait à nous répéter, d’un ton de moins en moins aimable à mesure que nos « Sorry, can you repeat please ? » s’accumulaient, cette exclamation mystérieuse :

« Bat foun, bat foun ! « 

Je crois que c’est autour du dixième « batfoun » – et d’autant d’échanges de regards consternés – qu’Olive, tel Saint Paul sur le chemin de Damas, a eu son illumination : « BUS FULL ! The bus is full, right ?« . Et c’était bien ça… Mais autant nous étions soulagés que le dialogue de sourds ait enfin trouvé une issue – quelque peu arrangeante que soit celle-ci -, autant la dame du guichet, elle, accusait visiblement le coup, exténuée et de toute évidence un peu contrariée de la tournure qu’avait pris notre échange.

Car – c’est mon étudiante thaïe qui me l’a confié plus tard – ce sont précisément ces attitudes d’incompréhension de la part des Farangs, ces sourcils levés, ces demandes un peu péremptoires de reformulation, pour ne rien dire des ricanements qui peuvent accompagner l’eurêka (lorsque par chance il advient), qui mettent les Thaïlandais particulièrement mal à l’aise – eux qui cherchent précisément à éviter toute situation de gêne ou d’embarras dans leurs rapports avec autrui -, les rend honteux de leur accent, et les décourage de tenter des réponses un tant soit peu élaborées aux questions des Farangs (qu’ils supposent – bien à tort évidemment – être tous des anglophones accomplis). D’où la tentation de se réfugier derrière le « Maï mi no have« , alors que 1) le produit est peut-être en rayon   2) tous ont appris à l’école comment expliquer où il se trouve.

Donc oui, on peut avoir l’impression que nos amis Thaïs ne parlent pas très bien anglais (et il y a même souvent un petit fond de vérité). Mais ce serait bien de la dépasser, cette impression. J’y travaille…

(… dit celle qui ne peut pas s’empêcher de pleurer de rire à chaque fois qu’elle raconte l’histoire du « batfoun » à qui veut bien l’entendre…)

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