Le jaï dee.

Serait-ce notre récente virée au Laos, pays du soupir sourire discret ? Ou la perspective, toute proche maintenant, de notre retour estival dans la mère patrie ? Ou un bête accès de sentimentalisme tarte, le même qui me fait sangloter à gros bouillons dans le métro à la vision de la simple bande-annonce de The Impossible, et ce même APRES que j’ai pu constater le caractère indubitablement daubesque de la chose ?

Toujours est-il qu’après avoir ici et là témoigné d’un esprit un peu rieur quant aux petits travers de nos amis Thaïlandais, le temps est venu de rétablir un certain équilibre et d’évoquer ce qui fait de not’bon royaume un pays si agréable à vivre : le jaï dee, autrement dit et très littéralement : le bon cœur.

(Petite contrepartie fâcheuse du jaï dee : une incompréhensible tolérance pour les street clébards, si miteux qu’ils fussent et quelque ridicules que soient les poses qu’ils adoptent pour rechercher la fraîcheur). 

Alors attention, le jaï dee va bien au-delà du légendaire sourire siamois, qui ici n’est jamais que l’interface « normal » de communication interpersonnelle, une marque de la politesse la plus élémentaire, voire une façade permettant de dissimuler gêne, incompréhension ou mauvais anglais, les trois allant généralement de concert. Non, le jaï dee c’est cette authentique gentillesse, inculquée comme une vertu cardinale à tous les petits Thaïlandais, et devenue chez eux aussi naturelle que la résistance au piment. De sorte que spontanément, par quasi-réflexe, elle leur fait surmonter la crainte des embarras précédemment cités, et ce même dans leurs rapports avec nous, les Farangs-fauteurs-de-gêne. Car oui, par définition, le Farang est une perpétuelle source d’embarras potentiel : dans sa version féminine, il veut rentrer dans les temples en débardeur et short ras-la-conscience, et ne comprend pas trop qu’on lui fasse enfiler un sarong en polyester alors qu’il fait environ 300°C ; dans sa version masculine, il prend souvent la place de quatre Thaïlandais dans le métro ou le BTS sans avoir plus que ça l’air de s’en désoler ; dans toutes les versions, il est susceptible de poser le pied sur le seuil d’un temple, ou pire, sur un billet de banque tombé à terre pour l’empêcher de s’envoler – les billets étant tous à l’effigie de not’bon roi, vous voyez la portée symbolique de la chose. Pire encore : s’il n’a pas bien potassé les pages « pratiques » de son Lonely Planet, le FFDG est capable de rester debout devant une statue de Bouddha plus basse que lui, voire de s’asseoir devant jambes tendues – mais là il va se faire siffler vite fait bien fait, parce que pointer son pied en direction du Bouddha, vraiment, ça se fait TROP PAS comme diraient nos bons djeun’s d’ici et d’ailleurs – ; il se baigne couvert seulement de quelques centimètres-carrés de tissu, au grand péril de son capital-peau, mais oublie de retirer ses pompes en entrant chez quelqu’un ; il parle fort à grand renfort de moulinets de bras, bras qu’il n’hésite pas à lever bien haut pour arrêter le bus ou le taxi, au lieu de l’agiter discrètement vers le bas comme il se doit…

Pire encore, il est capable de s’énerver parce que le train a 2 heures de retard (amis touristes, sachez-le : de la gare de Hua Lomphong, seul le train de nuit part à l’heure, c’est au cours du voyage (et parfois même dès la sortie de la gare) qu’il accumule la petite heure et demi de retard qu’il accuse généralement à l’arrivée ; les trains de jour, eux, pour une raison encore inexpliquée à ce jour, NE PARTENT JAMAIS A L’HEURE, tenez-vous le pour dit) et d’engueuler en lui agitant sa montre sous le nez le pauvre contrôleur qui 1) n’y est pour rien 2) comme tout Thaïlandais, redoute plus que tout au monde de perdre la face.

(Un train qui part à l’heure ? En plein jour ??? Le témoin ébahi ne peut s’empêcher d’immortaliser cet instant historique).

Invectiver quelqu’un en public est donc la pire humiliation qu’on puisse lui faire subir. Alors croyez bien qu’il en faut du jaï dee non seulement pour passer outre l’affront, mais pour éviter de généraliser ce type de dérive et de considérer tous les Occidentaux comme de gros Ragnar Lodbrok hurlants et écumants, tout juste capables de se retenir d’uriner dans les coins et de fendre des têtes à coup de hache à la moindre contrariété.

(Il faut dire que l’Asie du Sud-Est a tendance à attirer des spécimens particulièrement croquignolets…)

Mais le jaï dee va bien au-delà de la simple civilité, de cette impassibilité souriante qui tend à crisper certains de nos compatriotes. C’est lui qui peut pousser votre voisine de promiscuité dans le BTS bondé à vous proposer de prendre sur ses genoux le sac qui vous scie l’épaule pour peu qu’elle ait la chance d’être assise et vous pas. C’est ce qui active le réflexe qu’ont la plupart des gens à qui vous demandez le chemin de votre guesthouse de non seulement vous l’indiquer (après, dites-vous bien qu’on vous indiquera toujours quelque chose par simple politesse/déni d’ignorance, de sorte que vous risquez de vous retrouver au diable vauvert pour avoir suivi à la lettre les conseils bien intentionnés d’un aimable passant), mais en plus de vous appeler ladite guesthouse pour confirmer sa localisation, voire de vous y mener à tobylette. Le tout sans arrière-pensée intéressée, juste parce que ça ne se fait pas de laisser quelqu’un dans l’embarras… et peut-être aussi parce que c’est un peu sanuk d’aider le farang semi-bourré à retrouver le chemin de sa GH qui en fait est à 100 mètres ?

(Bon alors certes le jaï dee c’est la gentillesse gratuite… mais qui prend place dans un système religieux poussant à l’accumulation des mérites. Nous nous permettrons à ce propos un petit crossover civilisationnel sous la forme d’une référence au grand penseur français qui a, de son accent chantant, ainsi théorisé la chose : « Donnez do-o-onnez, donnez, donnez-moua-a-a, donnez do-o-onnez, Dieu vous le rendra. ») 

Explication du concept de sanuk – presque aussi important que celui de jaï dee – dans un prochain épisode, si la fantaisie me reprend de donner dans la veine (pour ne pas dire vaine) « psychologie des peuples ».

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