Les cabanes en bambou.

Ah elles sont toujours bien riantes vues de l’extérieur, ces petites « bamboo huts » ou « bamboo bungalows » (attention à ne pas se laisser abuser par une terminologie trompeuse, la dénomination du boui-boui dépendant moins, à mon humble avis, de la taille ou de la qualité du logis que du degré d’ébriété d’optimisme de l’heureux propriétaire au soir de l’inauguration), avec leur micro-terrasse ombragée par le auvent, et parfois meublée de chaises/bancs/table, voire de cette invention simple et funky géniale qu’est le hamac.

En plus, avec le sens du détail charmant qui les caractérisent, les Thaïlandais ne lésinent pas sur les mobiles en bouts de corail et autres coquillages décoratifs, ce qui ajoute bien sûr à la coquetterie de l’ensemble. Alors pour peu que la cabane soit posée au milieu d’un joli jardin et/ou face à la mer (mais ne nous inquiétons pas pour ça : c’est généralement sa raison d’être), et enfin suffisamment loin du bar de la plage pour échapper à ses émanations reggaesques, on peut avoir le sentiment d’être sur le point de réaliser un rêve d’enfant.

Une cabane sur la plage, quoi !!!

Malheureusement, de rêve d’enfant à cauchemar d’adulte, il n’y a qu’un pas, et on le franchit généralement en même temps que le seuil de la cabane.

En effet, une fois la porte poussée, on a vite fait de déchanter : le plancher s’y résume à quelques lattes fort ajourées – suffisamment pour permettre l’accumulation de strates de sable délivrées par des générations entières d’orteils de retour de la plage – qui ont de toute évidence connu des jours meilleurs ; ça et là, quelques rafistolages donnent d’ailleurs à réfléchir sur une éventuelle et inquiétante petite perméabilité dudit plancher aux corps humains un tant soit peu plus lourds que la moyenne locale. On ne peut s’empêcher de penser qu’un malheureux Farang en surpoids (+ de 45 kg, donc) a dû, bien malgré lui, prendre la mesure de la hauteur des pilotis.

(Je me demande bien comment le toit en feuilles pliées se comporte en saison des pluies. A-t-on des témoignages de rescapés ?)

Car bien souvent en effet, la bamboo hut est surélevée. Pour quoi donc ? vous demandez-vous, naïfs que vous êtes. Pour échapper à un débordement marin inopiné ? Hummm, comment dire… Non. Ici un « débordement marin inopiné », ça s’appelle un tsunami, et m’est avis que la cabane en osier tressé n’est pas exactement l’équipement adéquat pour y faire face avec un tant soit peu de dignité.

Pour échapper à une inondation pluviale et aux ruissellement subséquents ? Oui, mieux : c’est bien, vous avez compris qu’on passait ici la moitié de l’année dans la chaleur et la flotte (état liquide), et l’autre moitié dans la chaleur et la flotte (état gazeux).

Mais ce n’est pas tout : cette surélévation de quelques mètres vise aussi à prémunir les heureux locataires en quête de retour-à-la-nature-mais-faut-pas-charrier-non-plus contre les visites – inévitables sans cela – de nos amis rampants et autres batraciens.

C’est déjà ça.

Pour ce qui est des autres catégories de bestioles en revanche, la protection assurée par les plaques d’osier tressé toutes disjointes faisant office de murs présente – tiens, qui l’eût cru ? – quelques regrettables failles. La littérature tripadvisoresque est à cet égard aussi édifiante que réjouissante ; face à la variété d’aliens recensés par tous ces néo-Robinsons dépités dans leur bamboo-piaule, on pourrait presque même être traversé par le doute (les draps agités des soubresauts des punaises de lit, really ? La famille de rats trottinant sur les guibolles des enfants endormis, come on !).

Heureusement, quelques expériences récentes sont venues fort à propos nous rappeler qu’en matière de bêbêtes, ici, « everything and nothing is possimpible » comme dirait Barney Stinson.

C’est-à-dire qu’aussi bien vous pouvez avoir dans votre bambungalow :

– rien, nada, que dalle d’êtres vivants, si ce n’est peut-être les germes du tétanos qui dansent une salsa endiablée sur les clous rouillés hérissant le mur (le clou étant souvent, dans cette configuration, conçu une alternative astucieuse et économique à l’ameublement…) en attendant impatiemment que quelqu’un s’y écorche. Mais ça va, ils sont discrets, et vous êtes un sacré veinard.

– de la bêbête petite mais pénible, du type des punaises de lit susmentionnées, ou tout autre machin à fort potentiel démangeant, susceptible de vous transformer en un psychopathe hagard implorant Shiva et tous ses bras de l’aider à se gratter.

(Le nôtre était tout noir, mais sinon : same same.)

– de la bêbête spectaculaire mais pas (trop) dangereuse, tel cet énorme (plus gros, ç’eut été un varan) gecko « tokay » de Koh Phangan qui en plus de nous faire tourner bourrique la nuit avec son couinement retentissant de jouet en plastique qu’on écrabouille, venait enchanter par sa présence pas franchement discrète et légèrement inquiétante le moindre de nos séjours aux wawas. Disons que j’aurais préféré me soulager entre deux lattes du plancher (à quelque chose malheur est bon) que d’aller faire pipi dans son antre (= nos toilettes) au milieu de la nuit…

– de la bêbête franchement dégoûtante et nuisib’, comme ce méchant rat qui lors de notre récent séjour à Ko Kradan a réussi à pourrir en deux nuits l’intégralité de mes affaires, la première en s’introduisant dans mon sac à dos en forant des trous aux travers des différentes poches, tout ça pour parvenir à une malheureuse tranche de pain de mie oubliée là. En même temps la seconde nuit a confirmé que la bestiole était sérieusement affamée puisque je l’ai surprise à boulotter notre savon dans l’évier ! Je vous fais grâce du petit chapelet puant de dommages collatéraux dans les deux cas…

(La cabane de l’angoisse, au Kalume sur Koh Kradan. Ratophiles de tous les pays, soyez les bienvenus. Les autres : rendez-vous service, fuyez.)

Donc pour résumer, les cabanes en bambou, les « jungle bathroom« , le contact avec la nature, tout ça tout ça, c’est super… mais finalement peu compatible avec notre conception bourgeoiso-ccidentale de la « privacy« , qui exclut de partager son intérieur avec trop d’éléments exogènes. Or la cabane en bambou, par définition, est ouverte aux quatre vents : des geckos aux chauve-souris en passant par les ronflements tonitruants de vos voisins de cabane avinés embierrés, potentiellement, rien ne vous est épargné !

(La « jungle bathroom » de Pai, où l’on fait ses affaires sous l’oeil – dubitatif mais heureusement placide – des gros crapiauds embusqués dans tous les coins.)

(Ao Nuan, sur Koh Samet : rudimentaire mais impeccable.)

Pour terminer sur une note positive – et parce que malgré tout j’adore ça, les cahutes du bord de mer (réminiscence de dizaines d’été passés en Normandie à envier les heureux « locataires » des petites cabanes blanches alignées le long de la plage ?) (oui je n’ai compris que récemment que ce n’était pas exactement fait pour y habiter…)-, deux logis de bonne facture, clean et dépourvus de visiteurs nocturnes… qui ont le point commun d’être en dur. Quitte à loger dans un boui-boui donc : au diable le bambou, vive le parpaing !

(Non c’est une blagounette ; amis de la nature et du développement durable, ne partez pas : elles sont en bois !)

( Ao Niang sur Koh Kradan : plage de rêve et cabanes à l’avenant, de quoi faire oublier les quelques serpents ) (à l’extérieur, hein, les serpents. C’est là qu’on comprend tout l’intérêt des pilotis et des murs jointifs avec le toit…).

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